ITW / Gautier Sergent décrypte les voiles des AC72 : " Des voiles hybrides, chose que l’on n’avait jamais faite"

Demain débute la finale de l'America's Cup. L'occasion de faire le point sur les voiles high tech des AC72. Les quatre catamarans de 72 pieds engagés sur la 34e édition de l’America’s Cup ont tous été équipés de voiles North Sails, voilerie leader au niveau planétaire. La garde-robe de ces AC72 est entièrement conçue en 3Di®. Décryptage par Gautier Sergent, dessinateur à Vannes, qui a été chargé d’études pour Artemis Racing. 





Gautier, tu as été très impliqué au sein du projet voiles du team Artemis, quel a été ton rôle ?
« J’ai été contacté par Artemis Racing, au mois de décembre, pour venir en renfort du programme voiles. Plus spécifiquement pour réaliser un travail sur le 3Di®, la disposition des bandelettes, la structure des voiles, en collaboration avec Steve Calder, en charge du programme voiles au sein du team. Dès janvier, j’ai donc beaucoup travaillé sur la modélisation des structures des voiles d’Artemis, pour gagner du poids et aider à atteindre les formes qu’ils s’étaient fixées. On a pas mal innové, car sur un projet AC on peut se permettre de prendre un petit plus de risques, surtout en phase d’entraînement. Seule la performance prime. Tu peux chercher les limites, parfois même les dépasser, à la limite de ruptures. C’était très intéressant de pousser le travail aussi loin. Je ne peux pas m’étendre davantage sur ce qui a été fait, parce que ça reste confidentiel. En tout cas, on a implémenté des choses sur les AC 45 dans un premier temps. On a beaucoup gagné sur les poids. Les voiles sont aussi plus réactives parce que le tissu est un peu plus souple, dans le sens où les voiles sont plus malléables et donc plus faciles à lire pour les régleurs et les barreurs. »

On vante souvent la fiabilité des voiles quand on parle du 3Di® sur des navigations de longue durée, quels sont les avantages principaux du 3Di® pour les AC 72, qui naviguent eux en match-race ?
« Il y a deux intérêts majeurs au niveau du 3Di® : la longévité en effet d’un côté, et la stabilité de l’autre. C’est ce deuxième aspect qui est très intéressant ici. A quantité de matière égale, le 3Di® présente un allongement beaucoup plus faible par rapport aux autres voiles à membrane et fibres existantes, où nous avons des fils qui sont torsadés et qui vont, intrinsèquement, s’allonger plus qu’un filament, de par leur élasticité. Le gain principal se situe là, surtout sur des voiles d’AC 72 où d’AC 45 et de multicoques en général. Le moindre allongement a un impact énorme en raison des charges élevées et du peu de volume des voiles. Sur les bateaux de la Coupe, on joue donc énormément sur cette stabilité des matériaux, qui nous a permis de tenir une forme très plate, avec un creux qui ne bouge pas, des chutes qui ne ferment pas. Ça nous a donné des outils qui répondent aux contraintes spécifiques des multicoques, d’autant plus avec l’aile et les foils. Lors d’un match sur la Coupe, il faut savoir que les vents apparents sont situés entre 17° au près et 25° au portant, donc tu navigues à 150° du réel et à 25° de l’apparent. C’est pourquoi les voiles sont très plates. Un empannage s’effectue bout au vent ! Il est d’ailleurs intéressant de voir les traces des AC 72 en régate, ils suivent l’apparent tout le temps. Ils lofent, ils abattent, et ainsi de suite. La voile doit donc être très stable. »

Ces évolutions ont-elles changé la façon de naviguer sur les bateaux de la Coupe de l’America ?
« Avec des bateaux qui volent grâce à leurs foils, la donne a complètement changé au portant. Il n’y a plus de gennaker parce que les angles apparents sont trop serrés et la traînée hydrodynamique beaucoup plus faible. Cela a révolutionné l’approche qu’on imaginait pour un bateau comme ça. Au début des campagnes, les bateaux avaient de gros gennakers. Très vite ils sont passés sur des codes 0 beaucoup plus petits et plus plats. Et puis maintenant on voit qu’ils naviguent au près et au portant avec la même voile. Il n’y a plus de changement de voile à la bouée au vent, on abat et l’apparent varie tellement peu qu’il n’y a pas besoin de mettre des voiles beaucoup plus puissantes. D’ailleurs, quand on abat au-delà de 100 degrés du réel, on borde les voiles car l’angle du vent apparent diminue étant donné que le bateau accélère. Cela est lié à deux choses : d’une part le fait que les ailes sont surdimensionnées, le bateau est donc toujours en surpuissance, il n’y a pas besoin d’en obtenir davantage avec la voile d’avant. D’autre part, du fait que les AC 72 volent grâce à leurs foils, la traînée hydrodynamique diminue et le bateau génère son propre vent apparent. Ainsi, on n’a pas besoin d’une surface de voile et d’une puissance énormes. Au lieu de dessiner une voile de près et une voile de portant, on a donc une même voile qui fait l’aller-retour. Elle doit être suffisamment légère et creuse pour tenir au portant et assez solide et stable pour les allures au près où les charges sont plus importantes. Ça nous a poussés à concevoir des voiles un peu hybrides, chose que l’on n’avait jamais faite jusqu’ici. D’où cette idée de révolution… »


Source : La Septième Vague / North Sails