Sur le papier, Alexis Loison possède quelques attributs du parfait rookie. Le 1er novembre, le skipper de Groupe REEL prendra le départ de sa première Route du Rhum – Destination Guadeloupe, qui sera aussi sa toute première transatlantique en solitaire. Son Class40, un Lift V3 mis à l’eau début juillet, n’a que quelques mois et son mode d’emploi comporte encore quelques pages blanches. Pour le reste, le Normand n’a pas vraiment le profil du petit nouveau. Dix-neuf ans de Figaro Beneteau, une victoire dans la fameuse Solitaire en 2025 et une première sortie en course avec son nouveau bateau déjà transformée en succès lors de la 40’ Malouine – La Trinquette en septembre dernier : le CV pèse suffisamment lourd pour que son nom circule parmi ceux des grands favoris. Lui préfère une autre étiquette, plus amusante et sans doute plus confortable : celle de « fauteur de trouble ». Une manière de ne rien promettre, sans renoncer à bousculer la hiérarchie.
L’idée traînait dans un coin de sa tête depuis un moment. Huit ans, même. Cette fois, Alexis Loison sera bien à Saint-Malo, dans la configuration qu’il espérait pour découvrir le Rhum. « Je vais enfin cocher cette case et, surtout, je suis hyper content de le faire dans ces conditions : avec un bateau neuf, celui que je voulais, un partenaire à fond derrière moi et un plateau qui réunit à la fois la qualité et la quantité. Ça donne envie ! » Il aura pourtant fallu du temps pour que la reine des transatlantiques en solitaire s’installe véritablement dans son paysage. Pendant près de deux décennies, le Cherbourgeois a eu une obsession autrement envahissante : le Figaro Beneteau. « J’étais tellement obnubilé par la Solitaire que j’avais du mal à regarder ailleurs. » La Route du Rhum, il l’a donc surtout vécue à travers les récits de ses différentes éditions. « J’ai adoré suivre toutes ces histoires. Sans dire que c’est un passage obligé, parce qu’“obligé” est un gros mot, c’est quand même cool de se dire qu’on va prendre le départ de cette épreuve mythique. » Et le paradoxe est savoureux. À 42 ans, après trois Transat AG2R (devenues depuis Transat Paprec), deux Transat Jacques Vabre (aujourd’hui Transat Café L’Or) et une Transat Québec – Saint-Malo, Alexis Loison n’a encore jamais traversé l’Atlantique seul en course. Il s’en amuse volontiers. « Finalement, sur ce coup-là, je suis un vrai bizuth ! » Un bizuth, certes. Mais avec quelques heures de vol.
Car si le Class40 Groupe REEL est encore jeune, celui qui tient la barre possède un bagage difficile à mettre entre parenthèses. Près de vingt années passées à se frotter à l’une des écoles les plus exigeantes de la course au large ont façonné une manière de naviguer, de décider et surtout de tenir un rythme élevé sans lâcher le morceau. Autant d’automatismes qu’il entend transposer à bord de son monocoque. « Je compte vraiment sur le fait que je viens d’une très bonne école qui s’appelle la Solitaire du Figaro. Être capable d’imposer un rythme et de me l’imposer, ce sont des sensations qui ne dépendent pas du bateau : c’est en soi. Je compte donc sur mes 19 ans d’études, mon “bac +19”, pour gommer une partie de mon manque de connaissance du support. » Le raccourci serait pourtant trompeur : sa victoire sur la 40’ Malouine - La Trinquette, première et jusqu’ici seule course disputée avec le Lift V3 mis à l’eau le 1er juillet, n’a pas subitement livré toutes les clés de la machine. Loison le sait mieux que personne. « Le mode d’emploi n’est pas encore complètement écrit. J’aurais aimé avoir davantage de temps pour découvrir le bateau. Début octobre, par exemple, on a navigué pour la première fois dans 30 à 35 nœuds de vent, alors que jusque-là, on n’avait jamais dépassé les 25 nœuds. On continue donc à apprendre et à découvrir ses réactions. » Et le Normand n’attend pas que les réponses lui tombent dessus. À chaque sortie, il observe, interroge, consigne. Les entraînements menés au Pôle Finistère Course au Large de Port-la-Forêt, au contact de skippers comme Corentin Douguet ou Vincent Riou et sous le regard de spécialistes de la performance, participent pleinement à cette montée en compétence. Une occasion supplémentaire de confronter ses sensations, d’affiner ses réglages et d’accélérer sa prise en main du Lift V3. « J’ai pris soin de m’entourer de marins qui avaient tous une solide expérience du Class40 et qui avaient navigué à haut niveau. À chaque sortie, j’étais une véritable éponge : j’écoutais, j’observais, je prenais des notes. » Ce déficit relatif de milles, il compte aussi le compenser avec ce qu’il maîtrise depuis longtemps : l’engagement. Une Route du Rhum en Class40 ressemble à cet égard à un drôle d’animal, trop longue pour être attaquée comme une régate côtière, trop courte et trop dense pour accepter de lever franchement le pied. « On lit partout que le Rhum est un sprint. Il ne faut donc pas se louper dès le début. Mais c’est un sprint qui va quand même durer quinze jours : il va falloir se gérer. » Trouver le curseur entre attaque et préservation, ne pas se précipiter, ne pas davantage tomber dans la retenue : l’ancien Figariste connaît la musique. « Ce que je veux, c’est naviguer propre et ne pas faire de bêtises parce qu’on aura voulu aller trop vite. »
Source : L Lunven
Car si le Class40 Groupe REEL est encore jeune, celui qui tient la barre possède un bagage difficile à mettre entre parenthèses. Près de vingt années passées à se frotter à l’une des écoles les plus exigeantes de la course au large ont façonné une manière de naviguer, de décider et surtout de tenir un rythme élevé sans lâcher le morceau. Autant d’automatismes qu’il entend transposer à bord de son monocoque. « Je compte vraiment sur le fait que je viens d’une très bonne école qui s’appelle la Solitaire du Figaro. Être capable d’imposer un rythme et de me l’imposer, ce sont des sensations qui ne dépendent pas du bateau : c’est en soi. Je compte donc sur mes 19 ans d’études, mon “bac +19”, pour gommer une partie de mon manque de connaissance du support. » Le raccourci serait pourtant trompeur : sa victoire sur la 40’ Malouine - La Trinquette, première et jusqu’ici seule course disputée avec le Lift V3 mis à l’eau le 1er juillet, n’a pas subitement livré toutes les clés de la machine. Loison le sait mieux que personne. « Le mode d’emploi n’est pas encore complètement écrit. J’aurais aimé avoir davantage de temps pour découvrir le bateau. Début octobre, par exemple, on a navigué pour la première fois dans 30 à 35 nœuds de vent, alors que jusque-là, on n’avait jamais dépassé les 25 nœuds. On continue donc à apprendre et à découvrir ses réactions. » Et le Normand n’attend pas que les réponses lui tombent dessus. À chaque sortie, il observe, interroge, consigne. Les entraînements menés au Pôle Finistère Course au Large de Port-la-Forêt, au contact de skippers comme Corentin Douguet ou Vincent Riou et sous le regard de spécialistes de la performance, participent pleinement à cette montée en compétence. Une occasion supplémentaire de confronter ses sensations, d’affiner ses réglages et d’accélérer sa prise en main du Lift V3. « J’ai pris soin de m’entourer de marins qui avaient tous une solide expérience du Class40 et qui avaient navigué à haut niveau. À chaque sortie, j’étais une véritable éponge : j’écoutais, j’observais, je prenais des notes. » Ce déficit relatif de milles, il compte aussi le compenser avec ce qu’il maîtrise depuis longtemps : l’engagement. Une Route du Rhum en Class40 ressemble à cet égard à un drôle d’animal, trop longue pour être attaquée comme une régate côtière, trop courte et trop dense pour accepter de lever franchement le pied. « On lit partout que le Rhum est un sprint. Il ne faut donc pas se louper dès le début. Mais c’est un sprint qui va quand même durer quinze jours : il va falloir se gérer. » Trouver le curseur entre attaque et préservation, ne pas se précipiter, ne pas davantage tomber dans la retenue : l’ancien Figariste connaît la musique. « Ce que je veux, c’est naviguer propre et ne pas faire de bêtises parce qu’on aura voulu aller trop vite. »
« J’aime bien bousculer les hiérarchies »
Reste cette fameuse étiquette. Celle que sa récente victoire à Saint-Malo a encore un peu mieux collée dans son dos. Dans une flotte où Corentin Douguet et Guillaume Pirouelle ont accumulé les références ces deux dernières saisons, Alexis Loison refuse de se placer tout en haut de l’affiche. Mais il ne joue pas davantage à celui qui viendrait simplement voir. « J’ai envie d’avoir des objectifs élevés. La Route du Rhum, c’est tous les quatre ans et j’ai envie de la réussir sportivement. Mettre une place dessus, c’est difficile, même si j’ai envie d’y croire et de me dire : pourquoi pas moi ? Le solitaire et l’exercice jamais anodin d’une transat remettent pas mal de choses à plat. C’est moins écrit sur le papier, ça ouvre des opportunités. Et moi, ça me va. » Pour l’heure, sa course se joue encore à terre. Chaque journée est utilisée pour grappiller ce qui peut l’être : fiabiliser Groupe REEL, naviguer, travailler physiquement et mentalement, décortiquer le parcours. Avec Dominique Vittet, il l’a déjà retourné « en long, en large et en travers ». Pierrick Letouzé, Benoît Hantzperg, Gildas Mahé mais aussi Yoann Richomme, vainqueur de la dernière édition de la course chez les monocoques de 40 pieds, sont venus partager leurs expériences. Le préparateur mental est lui aussi de la partie. « Je pense que ma grosse carte à jouer, elle est maintenant : réussir à optimiser le temps jusqu’au jour J. Après, ce sera à moi de jouer avec les armes que j’aurai. La partie qui se joue avant le départ est ultra importante et j’essaye de tout cocher. » Tout, y compris une case moins spectaculaire mais essentielle : arriver frais. Là encore, le marin a sa propre façon de compter. « Mon préparateur me dit : “Ça va, on est encore à deux semaines du départ.” Moi, je lui réponds : “Non, on est à quatre jours de l’entrée dans le bassin !” Ce n’est pas du tout la même façon de voir les choses. » Parce que le village fait déjà partie de la dépense énergétique et que, lorsque Saint-Malo lâchera enfin sa flotte, il n’y aura plus beaucoup de temps à perdre. La victoire de septembre a, elle, déjà rempli son office. « Gagner la 40’ Malouine, c’était un bon signal. Aller vite à l’entraînement contre quelques favoris aussi. Maintenant, l’idée, c’est de mettre un peu de doute dans la tête des concurrents. » Il sourit de l’étiquette de favori, désigne volontiers Douguet et Pirouelle comme les hommes à battre et préfère se ranger dans la meute qui les talonne. « Derrière, il y a un paquet de fauteurs de trouble. Je me mets dans cette catégorie. J’aime bien bousculer les hiérarchies. » Voilà sans doute la définition la plus juste de ce drôle de bizuth : suffisamment neuf dans l’exercice pour avoir encore beaucoup à découvrir, beaucoup trop expérimenté pour qu’on lui accorde le moindre droit à l’innocence. Et avec un « bac +19 » en poche, Alexis Loison n’arrive certainement pas sur le Rhum pour suivre les cours.Source : L Lunven
