Avant même de reprendre la mer, cette troisième étape de ralliement a déjà réussi son premier tour de force : installer le doute. Les neuf équipages du Tour Voile abordent ce dimanche le dernier acte de leur première semaine de compétition avec davantage de questions que de certitudes. Depuis le départ de cette 47e édition, jamais une étape n'a présenté autant d'inconnues : un vent encore difficile à cerner, une durée de course impossible à anticiper, une arrivée susceptible d'être adaptée aux conditions… et, entre les deux, une multitude de scénarios possibles. Une chose, en revanche, ne fait aucun doute : les organismes ont retrouvé des couleurs, les équipages se sont renouvelés et chacun est prêt à lancer de la meilleure des manières cette dernière semaine de compétition. Entre navigation au ras des cailloux, courants de la mer d'Iroise et longues séquences dans les petits airs, cette route vers Camaret-sur-Mer (ou peut-être seulement jusqu'au Four si les conditions l'imposent) promet une étape aussi ouverte que technique, où le verdict pourrait bien ne tomber qu'au tout dernier mille.
Repartir frais... pour mieux affronter l'inconnu
La journée passée à terre a laissé des traces... dans le bon sens du terme. Les mines sont reposées et les rotations apportent une fraîcheur bienvenue avant un morceau qui s'annonce exigeant. « On est sereins. Cette parenthèse nous a vraiment fait du bien », a souri Victor Le Pape (Région Bretagne – CMB Espoir). « Tout l'équipage a pu récupérer et on accueille du sang neuf avec Paul Morvan, qui n'a pas navigué depuis cinq jours. Il arrive en pleine forme. » Cette fraîcheur sera précieuse car la suite s'annonce tout sauf linéaire. Peu de marques imposées et un parcours qui invitera chacun à construire sa propre route. « On va aller jouer dans les cailloux, notamment autour de l'île de Batz. Ensuite, il faudra négocier les transitions entre le thermique et le vent synoptique avant une arrivée qui s'annonce tout aussi compliquée. Bref, une étape où il faudra rester vigilant jusqu'au bout. » Même enthousiasme du côté de Jules Ducelier (La Réunion), auteur du meilleur départ ce matin à 11 heures. « On repart pour une belle manche avec un tracé complètement libre. L'idée de la Direction de course, c'est de laisser le jeu complètement ouvert. Il faudra sans cesse chercher où conserver le vent le plus longtemps possible, puis où le retrouver. Entre Bréhat, l'île de Batz, Le Four et toute la pointe Bretagne, il y aura des passages où les choix compteront énormément. C'est exactement le genre d'étape qu'on aime. »Une étape qui pourrait ne se décider qu'au dernier mille
Sur le papier, les 118 milles séparant Plérin de Camaret-sur-Mer pourraient sembler relativement modestes. En réalité, ils cachent probablement l'un des exercices tactiques les plus complexes de ce début de Tour. Les derniers routages continuent d'évoluer d'heure en heure. Les estimations oscillent entre un peu plus de vingt-quatre heures et près d'une journée et demie de navigation. Et encore... personne n'exclut que Yann Chateau choisisse finalement de juger l'arrivée au Four si les petits airs annoncés en mer d'Iroise transforment les derniers milles en interminable partie d'échecs. « Les modèles météo changent tout le temps », a confirmé Victor Le Pape. « Sur notre Roadbook, le mot "incertitude" est écrit en lettres capitales et en rouge ! On adore néanmoins ce genre de situation, même si on sait aussi qu'on n'est jamais à l'abri d'une mauvaise surprise. » Tous insistent sur le même point : personne ne pourra gérer son avance avant la baie de Camaret-sur-Mer. « La course ne sera probablement gagnée qu'à la toute fin », estime encore l’actuel leader au classement général provisoire. « Même avec quelques milles d'avance, on peut très vite se faire reprendre dans la mer d'Iroise. Là-bas, entre les courants du Four, les effets de côte et les thermiques, tout peut basculer. » Le constat est partagé par Jules Ducelier. « Le vent restera le facteur clé jusqu'au bout. Il peut disparaître à plusieurs endroits... voire juste avant l'arrivée. Il faudra rester concentré en permanence. Même avec de petits coefficients, les courants restent très présents et certains endroits peuvent devenir extrêmement piégeux selon l'heure de la renverse. »Apprendre, transmettre... et accepter de ne pas tout maîtriser
Cette étape aura aussi une saveur particulière pour plusieurs nouveaux venus. À bord de digiLab x RORC, Aenaël Costa-Marrec s'apprête notamment à vivre sa toute première nuit de course sur un Figaro Beneteau 3. Une expérience toujours fondatrice dans le parcours d'un marin. Son skipper, Joss Creswell, voit justement dans cette étape un formidable terrain d'apprentissage. « Chaque ralliement nous permet de découvrir une nouvelle combinaison d'équipiers. Aujourd'hui, nous allons naviguer très près de la côte, dans les cailloux. C'est une excellente école. » Le Britannique, habitué au solitaire, y trouve lui-même son compte. « Quand on navigue seul, beaucoup de décisions sont instinctives. Là, je dois expliquer chacun de mes choix, mettre des mots sur ce que je fais. Cet exercice m'oblige à structurer ma réflexion et je crois qu'il me fait progresser, moi aussi. » Le faible vent pourrait même devenir un allié inattendu. « Nous aurons le temps d'échanger, de transmettre et de montrer pourquoi nous faisons telle ou telle chose. Mais il faudra aussi apprendre à gérer le repos autrement. En navigation côtière, on ne peut pas appliquer un système de quarts classique. Tout le monde devra être sur le pont dans les secteurs délicats, puis profiter des rares moments plus calmes pour récupérer. C'est une leçon essentielle. »Reste enfin cette inconnue que tous évoquent avec un sourire : combien de temps cette aventure durera-t-elle réellement ? « Nous ne le savons pas vraiment. Et c'est aussi ce qui rend cette étape aussi excitante », a glissé Joss Creswell. À l'heure où le Tour Voile entame sa dernière semaine, les corps ont tant bien que mal rechargé les batteries. Les certitudes, elles, sont restées à quai. Et c'est peut-être la meilleure promesse que pouvait offrir cette troisième étape de ralliement.
Résultats
Source : J Cornille
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