Le Maxi Edmond de Rothschild, la grande inconnue sur cette Route du Rhum, Tom Laperche : "personne ne sait vraiment où ils en sont aujourd’hui"

Les huit Ultim de la planète seront tous réunis sur une même ligne de départ. Tenant du titre, Charles Caudrelier revient avec une machine révolutionnaire (Gitana 18) dont la mise au point est encore loin d'être achevée. Armel Le Cléac'h (Maxi Banque Populaire XI) et Thomas Coville (Sodebo Ultim 3) misent sur des trimarans éprouvés, Anthony Marchand (Actual Ultim 4) a hérité du bateau victorieux en 2022 et Tom Laperche (SVR-Lazartigue) possède de sérieux arguments pour bousculer ses aînés. Guirec Soudée (Liamm), Alexia Barrier (IDEC Sport-CIC) et Louis Burton (Ultim Armand Thiery) apportent, eux, leur lot d'inconnues. De quoi brouiller les lignes dans une hiérarchie difficile à établir.

Crédit : L Venance


Maxi Edmond de Rothschild, la grande inconnue

Qui pour succéder à Charles Caudrelier ? Le Finistérien aimerait évidemment répondre lui-même à la question. Mais les cartes ont été redistribuées depuis sa victoire en 2022. À l’époque, il disposait d’un bateau parfaitement maîtrisé et s’interrogeait surtout sur sa propre capacité à en exploiter toutes les ressources.

Quatre ans plus tard, les rôles sont inversés. Mis à l’eau huit mois avant le départ, le nouveau Maxi Edmond de Rothschild, équipé de foils en Y et conçu pour voler en permanence, repousse les frontières technologiques de la classe. Une ambition qui impose de prendre le temps d’apprivoiser la machine. L’équipe a ainsi choisi de faire l’impasse sur les confrontations de septembre pour multiplier les essais et travailler sur sa fiabilité. La Route du Rhum - Destination Guadeloupe constituera donc son baptême du feu en compétition. « Lors de la dernière édition, je disais que le maillon faible, ça pouvait être moi. Aujourd’hui, j’ai l’expérience et c’est le bateau qui manque encore de milles au large. Gitana 18 est très prometteur, mais toujours en pleine phase de mise au point. Nous ne serons pas à 100 % de son potentiel au départ, même si l’équipe aura tout donné pour que nous soyons compétitifs. Généralement, il faut deux ou trois ans pour mettre au point un tel bateau. Et quand on fait le choix d’innover autant, on prend forcément des risques. »

De quoi susciter autant de curiosité que d’interrogations chez ses adversaires, à commencer par Tom Laperche (SVR-Lazartigue). « C’est potentiellement un concept et une génération au-dessus de nos bateaux actuels. Il y aura sûrement des moments où il ira très vite, et Charles maîtrise parfaitement le solitaire. Mais personne ne sait vraiment où ils en sont aujourd’hui. C’est intriguant. »

Ce dimanche, ce sera la fin des spéculations et le début des travaux pratiques.

Des prétendants qui ont les dents longues

Tom Laperche, justement, avance avec des arguments solides. À la barre d’un trimaran qu’il connaît sur le bout des doigts et fort de son récent succès sur les 24H Ultim, il compte parmi les candidats les plus sérieux.

« Je suis très heureux de prendre le départ de cette première Route du Rhum dans de telles conditions, avec un bateau au point et une équipe solide. C’est une épreuve qui m’a fait rêver enfant. Ce sont vraiment ses images qui m’ont donné envie de faire de la course au large. C’est toujours bien de gagner. Cela valide des choses, aussi bien sur l’eau que dans l’organisation de l’équipe. L’objectif est de retrouver cette même dynamique au départ dimanche prochain. »

Face à lui, deux marins ont quelques comptes à régler avec l’épreuve. Armel Le Cléac’h (Maxi Banque Populaire XI), qui s’élancera pour la cinquième fois, n’a jamais réussi à s’y imposer malgré un palmarès qui compte notamment le Vendée Globe, la Solitaire du Figaro et la Transat Jacques Vabre.

Deuxième en 2010, le Finistérien dispose désormais d’un bateau mis à l’eau en 2021, patiemment optimisé et fiabilisé, pour tenter de décrocher le titre qui lui échappe encore.

Thomas Coville (Sodebo Ultim 3), lui, revient auréolé de son record du Trophée Jules Verne établi l’hiver dernier. Pour sa huitième participation, vingt-huit ans après son sacre en IMOCA, il espère à nouveau monter sur la plus haute marche du podium.

Deux références de la course au large, deux machines parfaitement maîtrisées. Et quelques vieux dossiers qu'ils aimeraient bien classer une bonne fois pour toutes.

Anthony Marchand, l'héritage ; Louis Burton, la découverte

Anthony Marchand (Actual Ultim 4) n’aura pas à chercher bien loin pour trouver des raisons d’y croire. Son trimaran n’est autre que l’ancien Gitana 17, celui avec lequel Charles Caudrelier a remporté la précédente édition et établi le record de l’épreuve.

Une machine dont le potentiel n’est plus à démontrer, même si la concurrence a continué de progresser. Le skipper costarmoricain, qui découvrira lui aussi la Route du Rhum - Destination Guadeloupe, sait que la bataille sera rude. Les dernières confrontations lui ont surtout confirmé une chose : ces géants se mènent désormais avec une intensité impressionnante.

« Sur les 24H Ultim, j’ai été assez étonné du rythme qu’on a réussi à tenir. On mène ces bateaux presque comme des Figaro, en réglant sans arrêt, en jouant sur les écoutes, le chariot, les voiles… Six jours à cette cadence-là, ça promet ! »

À ce niveau d'exigence, les pauses syndicales ne seront pas vraiment au programme. « Les premières 36 heures seront importantes. Il faudra être à fond tout de suite, mais aussi trouver le bon rythme. Entre la pression du départ et l'agitation des derniers jours, on pourra vite se faire cueillir. Il faudra réussir à entrer dans la course sans avoir déjà laissé trop d’énergie à terre. »

Son ambition ? « J’aimerais arriver avec le sentiment d’avoir tout donné, d’avoir fait une belle trajectoire et rendu une belle copie. Mais je serais quand même déçu de ne pas être sur le podium. C’est un bel objectif. Et puis, si affinités… »

Pour Louis Burton (Ultim Armand Thiery), l’enjeu est différent. Le Malouin, troisième du Vendée Globe 2020-2021, découvre la classe après quinze années passées sur des monocoques. Depuis sa première Route du Rhum en Class40, en 2010, il a régulièrement changé de dimension. Cette fois, le saut est particulièrement spectaculaire.

Son trimaran, mis à l’eau en 2015 et longtemps engagé sous d’autres couleurs, lui offre une plateforme volante éprouvée, moins récente que celles de plusieurs adversaires.

« C’est une super machine pour débuter dans la classe. Elle possède la technologie du vol, tout en étant suffisamment connue pour limiter certaines inconnues. On a beaucoup navigué depuis son acquisition et exploité au maximum notre temps d’entraînement. »

Face à l’ensemble des Ultim, le skipper entend d’abord prendre la mesure de ce nouvel univers. « Sur les huit, nous sommes trois à être un peu débutants dans la catégorie. Les autres ont déjà le pied sur l’accélérateur ! Je vais essayer de rester humble, de ne pas faire de bêtises et d’observer comment ils naviguent, à quelles vitesses, comment ils exploitent leurs bateaux. »

Un sixième rang correspondrait, selon lui, à la hiérarchie théorique des machines. Mais le compétiteur ne s’interdit pas de regarder un peu plus haut. « Si j’arrive de l’autre côté avec un bateau en bon état, à la place qui correspond à son potentiel, je serai content. Et si je parviens à entrer dans le top 5, ce sera formidable pour une première ! »

Louis Burton n'a toutefois jamais été réputé pour ménager ses montures. Habitué à leur demander 105 % de ce qu'elles ont dans le ventre, il pourrait bien se révéler plus encombrant que prévu pour ses adversaires, même à la barre d'une machine qu'il découvre encore.

Guirec Soudée, changer de tempo

Autre profil singulier, celui de Guirec Soudée (Liamm). Quelques mois après avoir bouclé son premier Vendée Globe, le navigateur s’est lancé dans un défi d’une tout autre nature : un tour du monde à l’envers, d’est en ouest, en solitaire et en Ultim.

En mars dernier, il est devenu le marin le plus rapide à avoir accompli cet exercice. Une performance qui témoigne de sa capacité à apprivoiser ces machines hors normes et à tenir sur la durée, mais qui ne constitue pas nécessairement un avantage décisif sur le format très particulier du Rhum.

Car entre un record autour du monde et une transatlantique disputée au contact, le changement de registre est considérable. Là où son précédent défi imposait de préserver la machine pendant des semaines, il lui faudra cette fois accepter de pousser davantage les curseurs, tout en gardant suffisamment de marge pour rejoindre la Guadeloupe. Conscient que son bateau ne possède pas les mêmes armes que les plus récents, le navigateur compte notamment sur sa robustesse pour tirer son épingle du jeu. « Évidemment, ça va être très compliqué d’aller chercher un podium. Mais c’est aussi un bateau très résistant. Ce qui est certain, c’est que, comme à chaque fois, je donnerai le meilleur de moi-même. Je serai à 300 %. »

Alexia Barrier, une première qui compte

Alexia Barrier (IDEC Sport – CIC) aborde elle aussi cette édition avec une histoire singulière. Première femme à prendre le départ de la Route du Rhum - Destination Guadeloupe en Ultim, elle retrouve l’épreuve huit ans après l’avoir disputée en IMOCA, avec une expérience nouvelle : celle du Trophée Jules Verne auquel elle a pris part à la tête d’un équipage entièrement féminin.

« Je suis super heureuse de faire partie de ce plateau. Il n’existe que huit Ultim sur la planète et ils seront tous au départ, c’est incroyable ! Pour moi, c’est une deuxième participation à l’épreuve, mais presque une première, avec un nouveau support et un nouveau projet. J’ai moins d’expérience en solitaire sur multicoque que je n’en avais en monocoque en 2018. En revanche, mon tour du monde avec The Famous Project m’a donné une énergie folle. »

Son bateau, plus ancien que ceux de ses principaux concurrents, possède un palmarès prestigieux. Pas question de lui demander l’impossible, mais bien de se montrer à la hauteur de son histoire. « Je ne me mets pas de pression sur le résultat. Je veux naviguer comme je sais le faire, de belle manière. Je n’ai jamais été aussi déterminée à prendre soin de moi pour pouvoir prendre soin de ma monture et donner le meilleur de nous-mêmes. »

La navigatrice profitera également de cette traversée pour poursuivre ses engagements en faveur de la connaissance et de la protection de l’océan. Elle déploiera notamment une bouée scientifique capable de recueillir des données jusqu’à 2 000 mètres de profondeur, suivie par des classes de CM2 dans le cadre d’un programme pédagogique.

Un volet auquel s’ajoute son envie de faire évoluer les représentations. « C’est aussi une belle occasion de donner envie aux filles, aux femmes, et plus largement à tous ceux qui nous suivent, d’oser. Trop souvent, on renonce avant même d’avoir essayé parce qu’on pense ne pas être taillé pour le défi. »

A fond jusqu'au bout

Reste un dénominateur commun à ces huit aventures : la nécessité de tirer le meilleur de machines capables d’avaler l’Atlantique en cinq à huit jours, avec une durée probablement plus proche de six ou sept selon les conditions.

Un format qui ne laisse guère de temps pour s’installer dans la course, ni beaucoup de répit une fois lancé. « C’est vraiment un sprint », explique Tom Laperche. « Le format est assez court pour repousser loin ses limites, notamment en matière de sommeil. Mais à ces vitesses, on traverse plusieurs systèmes météo, avec beaucoup de changements de voiles et de manœuvres. Le rythme sera très élevé. La différence se fera aussi sur notre capacité à rester exigeants et à piloter au mieux nos bateaux jusqu’au bout. »

La dimension physique et mentale sera donc déterminante, au même titre que les choix stratégiques et la fiabilité du matériel. Pour certains, l’objectif sera de trouver le bon équilibre entre attaque et préservation. Pour d’autres, il faudra d’abord apprivoiser la machine, apprendre à vivre seul à bord et réussir à exploiter suffisamment son potentiel pour rester au contact.

Autant d’équations différentes à résoudre sur un parcours où les conditions météorologiques peuvent rapidement bouleverser les plans les mieux établis. Charles Caudrelier le résume avec une comparaison qui en dit long sur l’importance de la technologie dans cette catégorie : « Gagner la Route du Rhum en Ultim, c’est comme gagner en Formule 1 : il faut la meilleure voiture. »

Encore faut-il savoir la conduire à la limite, au bon moment et sans la casser. Entre les promesses du nouveau Maxi Edmond de Rothschild, la fiabilité des machines déjà rodées, l'expérience des uns et l'appétit des autres, la hiérarchie pourrait bien avoir quelques problèmes d'autorité. Huit Ultim, huit skippers, une seule victoire. Et bien des raisons de se méfier des évidences.

Source : Rivacom