Un mois de course sur l'Arkéa Ultim Challenge, Armel Le Cléac'h raconte : "J'ai été poussé dans mes retranchements"

Echange avec Armel Le Cléac’h, actuellement 2e de la course. Le skipper du Maxi Banque Populaire XI a connu une semaine éprouvante : un passage par le détroit de Bass, un contournement de la Nouvelle - Zélande par le Nord, une session de bricolage aussi après un souci de safran qu’il a fallu réparer... Désormais, Armel Le Cléac'h profite enfin d’une accalmie et s’est recalé plein Est avec le cap Horn comme horizon. 


Crédit : B Stichelbaut


Avant de revenir sur ta semaine de course, quel est le sentiment qui prédomine à filer enfin plein Est vers le cap Horn ?

« C’est positif bien sûr et ça change forcément des derniers jours où on était dans une autre ambiance à tenter de trouver la route la plus sécurisée possible. Là, on retrouve des conditions un peu plus classiques et le mode course. C’est ce qu’on est venu chercher : être à l’avant d’une dépression qui nous permet de faire de l’Est. 

Est-ce que tu as eu peur ces derniers jours ?

Non, ce n’était pas de la peur mais c’était très engagé physiquement et ça a tiré sur l’organisme. J'ai été poussé dans mes retranchements en matière de gestion des efforts et de fatigue. En plus, il y avait des endroits compliqués à passer, beaucoup de manœuvres et ça s'apparentait à un contre-la-montre : il ne fallait pas traîner pour ne pas se faire rattraper par le mauvais temps et la mer.

On parle souvent de la force du vent, un peu moins de l’effet de la mer sur les Ultim…

L’état de la mer peut être très variable en fonction de l’orientation qu’elle prend, de la houle, du vent… C’est tout ce mélange qui a une influence : parfois, tu as 4 à 5 mètres et ça passe correctement, parfois c’est très chaotique. J’ai eu le cas en mer de Tasmanie et en sortant de Nouvelle-Zélande où le bateau avait du mal à avancer à chaque vague. C’est vraiment très inconfortable pour le bateau comme pour le marin. Là, la mer est plus facile, la houle est plus longue, plus lisse et même s’il y a toujours 3 mètres de vagues, on ne les sent pas !

Qu’est-ce que tu ressens à l’idée d’être 2e de ce tour du monde alors que tu as considérablement rallongé la route ?

C’est vrai que le scénario est plus qu’improbable par rapport à ce à quoi on s’attendait. On s’approche des deux tiers de la course et je crois que je suis celui qui a parcouru le plus de milles, entre le grand tour dans l’Atlantique Sud et celui autour de la Nouvelle-Zélande. J’ai fait du chemin pour arriver là mais il n’y avait pas d’autre solution. J’espère que la remontée de l’Atlantique sera plus « classique » !

Thomas Coville disait « croire encore à la victoire »… Tu y penses aussi ?

Non, pas du tout. Mon but n°1 c’est de terminer la course et il reste encore beaucoup à faire. Nous avons fait une escale, des bricoles sur le bateau, il y a l’usure… Et puis l’écart avec Charles est impossible à rattraper à part en cas de scénario incroyable ou d’escale technique, ce que je ne lui souhaite pas. Ce n’est pas n’importe qui, ce n’est pas n’importe quel bateau. Charles sait faire en matière de gestion de course et je n’ai pas de doute le concernant. Nous, on se concentre sur notre course !

Ça fait un mois que vous êtes en course… Tu sens une forme de lassitude, de fatigue intense ou pas du tout ?

Non, même si je ne suis pas aussi frais qu’au départ ! Il y a forcément des hauts et des bas et des moments de grosse fatigue. Mais le rythme à bord est bien en place, la routine est calée, les journées passent assez vite. On est plus dans la phase d’éloignement avec nos proches mais dans l’idée de revenir. On a passé l’antiméridien, on bascule de l’Est à l’Ouest et on sait que le prochain point important, c’est le cap Horn. Le franchir à bord d’un multicoque, ça fait partie des moments que je suis venu chercher.

Est-ce qu’on arrive à prendre plaisir à bord ?

Oui, il y en a un peu. J’ai vu des paysages très beaux en longeant l’Australie. J’ai notamment empanné à 2, 3 milles d’une plage assez magnifique. Même si j’ai contourné la Nouvelle-Zélande de nuit, j’ai pu apercevoir des îles au petit matin. Il y avait à nouveau des bateaux de commerce, de croisière… On revient un peu à la civilisation. Finalement, on remarque toujours que la présence humaine est très rare face à l’immensité de l’océan.

Est ce qu’il y a des choses qui te manquent après 30 jours en mer ?

Je crois qu’il ne me reste que trois pamplemousses ! Hormis les fruits, je n’ai pas à me plaindre. J’ai à manger, des vêtements… Ce qui manque le plus finalement, c’est le calme. À bord, le bruit est constant. On s’y habitue… Mais ça use ! »

Source : Rivacom