4 ULTIM et 11 Ocean Fifty réunis à Lorient pour les 24H Ultim, "réussir à mener le bateau sur l’ensemble du parcours"

 

Ils seront quinze, quatre skippers d’ULTIM et onze d’Ocean Fifty, réunis à Lorient pour les 24H Ultim. Après les runs du jeudi 24 septembre, changement de registre vendredi 25 à 13 heures : les marins s’élanceront pour 24 heures de course en solitaire, sur deux parcours distincts. À quelques semaines de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe, l’exercice a tout d’une répétition générale. Mais naviguer seul sur ces multicoques capables d’avaler les milles à très haute vitesse ne consiste pas simplement à faire en solitaire ce que l’on ferait à plusieurs. Chaque manœuvre s’allonge, chaque décision pèse davantage, le sommeil se compte en minutes et le danger, lui aussi, arrive plus vite. Bienvenue dans un monde où il faut parfois savoir ralentir pour aller vite.

Crédit : SVR Lazartigue


À 30 nœuds, une minute représente presque un kilomètre. Le temps de manœuvrer une voile, le paysage a déjà changé. Le temps de dormir vingt minutes, le bateau peut avoir parcouru près de 20 kilomètres. À ces vitesses-là, la navigation en solitaire impose sa propre échelle de temps et de distance.

C’est avec cette réalité en tête que Yann Eliès, directeur de course des 24H Ultim 2026, dessinera deux parcours distincts, adaptés aux caractéristiques des ULTIM® et des Ocean Fifty. Triple vainqueur de la Solitaire du Figaro et de la Transat Jacques Vabre, co-détenteur du Trophée Jules Verne, le marin connaît intimement les exigences du solitaire comme celles des grands multicoques. Pour les géants de 32 mètres, pas question de multiplier les marques et les changements d’allure : « On ne peut pas demander aux skippers d’ULTIM® d’enchaîner les manœuvres : la dépense énergétique et la prise de risque ne sont pas les mêmes. » souligne Yann. Les onze Ocean Fifty réclameront une autre vigilance : « Ce sont des bateaux plus volages que les ULTIM®, susceptibles de chavirer. »

Plateau continental, présence des mammifères marins, trafic maritime et rails de cargos entre la pointe bretonne et le cap Finisterre viendront compléter l’équation. Les parcours des 24H Ultim seront affinés deux ou trois jours avant le départ, en fonction de la météo et en concertation avec chacune des classes. « La base, c’est le dialogue avec les coureurs et avec les classes », rappelle Yann Eliès.

Le directeur de course sera épaulé par Claire Renou pour le suivi des quinze multicoques. Le duo, cette année, bénéficiera de l’appui d’un jeune skipper talentueux, Paul Morvan. À 24 ans, le vainqueur de la Solo Guy Cotten 2026 et troisième de la Solitaire du Figaro Paprec participera à l’élaboration des parcours, au suivi météo et aux éventuelles adaptations imposées par les conditions.

Ocean Fifty : l’art de rester sur le fil

Ils ne mesurent « que » quinze mètres. Mais le « que » s’arrête là. Légers, puissants et volages, les Ocean Fifty réclament une attention permanente. Tout repose sur l’anticipation : savoir jusqu’où pousser la machine et, surtout, à quel moment lever le pied.

Thibaut Vauchel-Camus connaît bien ce jeu de funambule. Dans certaines configurations, explique le skipper de Solidaires en Peloton by Delanchy, le bateau peut « vite devenir un peu rock’n’roll ». Il faut alors accepter d’être « légèrement en dessous de la performance maximale pour rester dans une zone de sérénité ».

Car en solitaire, personne ne prend le relais. Ni pour surveiller l’horizon, ni pour régler, ni pour décider, ni pour dormir. Thibaut fonctionne par siestes de vingt minutes maximum. L’enjeu ? Réussir à dormir réellement pendant ce court laps de temps puis, au réveil, « rebrancher immédiatement tous les interrupteurs du cerveau. Ouvrir les yeux et être aussitôt capable de savoir où est le bateau, ce que fait le vent et ce qui se passe autour ».

Baptiste Hulin a poussé cette logique jusqu’à organiser son poste de veille et de repos sur Viabilis Océans pour avoir écoutes, instruments, nourriture et hydratation à portée de main. « Sur les 24H Ultim, il est même possible que je passe 0 % de mon temps dans la coque centrale. Sur ces bateaux où le droit à l’erreur est assez faible, il faut placer le curseur au bon endroit. Donner tout, oui. Se mettre dans le rouge, non. » insiste Baptiste.

Erwan Le Draoulec ne cherche pas davantage à masquer ce que représente l’exercice. Après une année de travail pour adapter Lazare au solitaire, il lui reste désormais à le « dompter ». « C’est aussi effrayant que passionnant. C’est un très beau défi, un peu comme gravir une montagne par la face nord. » confie Erwan.

Une face nord qui réserve aussi ses instants suspendus. Une mer qui s’aplatit, la lune et un trimaran qui glisse à plus de 20 nœuds : « Ce sont des moments de vie à capturer. C’est unique. » sourit le skipper de Lazare.

ULTIM : quand la puissance impose ses règles

Sur un ULTIM, tout change d’échelle. La vitesse, les charges, les distances à parcourir sur le pont et le temps nécessaire à la moindre manœuvre. « Une manœuvre qui prend cinq ou six minutes en équipage peut en prendre trente en solitaire », raconte Thomas Coville. Certaines seront même volontairement écartées : « On ne fait pas les mêmes choix. » explique le skipper de Sodebo Ultim 3.

Voilà l’un des paradoxes du solitaire en ULTIM : pour aller vite, il faut parfois accepter de ne pas pousser la machine à son maximum. Anticiper, choisir le bon moment, économiser le marin autant que le bateau. « Pas question d’imaginer une grande chevauchée à vitesse maximale pendant 24 heures. » prévient Thomas Coville. L’exercice est beaucoup plus subtil et physiquement, dit-il, « c’est dingue. »

Armel Le Cléac’h le résume en quelques mots : « En solitaire, tout est multiplié par deux. À commencer par le temps des manœuvres ». Sur Maxi Banque Populaire XI, virer de bord, changer une voile, régler les appendices : tout repose sur un seul homme. « Chaque opération réclame un temps incompressible alors que le bateau continue à avaler les milles. Les 24H Ultim sont un concentré de physique, de mental, de vitesse, le tout avec les autres bateaux autour de nous. » poursuit Armel.

À ces vitesses, dormir devient aussi un exercice. Il faut gérer « la logistique du bonhomme », manger, récupérer, rester lucide. À bord, bannette, cuisine et tour de contrôle permettent au skipper de vivre sans jamais quitter la course.

Pour Anthony Marchand, le défi commence avant même la confrontation : « Le premier challenge en solitaire est déjà de réussir à mener le bateau sur l’ensemble du parcours, quel que soit le classement. » Avant de battre les autres, il faut maîtriser la machine. Puis vient une deuxième étape : « Réussir à sortir la tête du bateau pour regarder ce que font les concurrents et entrer véritablement dans la régate. Deux briques indispensables : mener son ULTIM seul et, malgré tout ce que cela exige, réussir à faire la course ».

Et au milieu de cette débauche de puissance reste une dimension moins mesurable. Thomas Coville la raconte mieux que personne : « Le vol au-dessus des vagues, la vibration… C’est difficile à expliquer. Il faut peut-être accepter de ne pas tout comprendre. Il y a une forme de poésie là-dedans. »

Jeudi 24 septembre, les runs montreront au public la vitesse brute de ces machines. Vendredi 25 à 13 heures, les marins seront seuls à bord. Pendant 24 heures, il sera alors question d’autre chose : d’anticipation, de maîtrise, de résistance et parfois de retenue. Ces 24H Ultim en solitaire seront bel et bien ce rendez-vous si particulier entre les marins et leur machine.

Source : J Cornille